Interviews
Light for life | de Alessandra Coppa
(Février 2026) | Pour GMS Studio Associato, l’éclairage relève d’un fait culturel avant même d’être technique : une lumière pensée pour les citoyens et pour les personnes qui habitent les espaces.
« La lumière a le pouvoir de transformer un espace pour lequel nous disposons d’un outil de conception fondamentale, capable de modifier en profondeur la perception et l’usage d’un lieu. Un éclairage inadapté à son contexte devient repoussant. La lumière doit être modulée spécifiquement pour chaque lieu », explique Margherita Suss, cofondatrice de GMS Studio Associato, connue pour son expertise dans la conception de solutions d’éclairage pour l’hôtellerie, les espaces intérieurs et extérieurs.
Quand est né GMS et pourquoi le studio s’est-il spécialisé dans la conception lumière ?
Avec Ruggero Guanella et Marco Montani, nous nous sommes rencontrés au terme d’un parcours commun : à la fin de nos études, nous avions tous les trois approfondi le thème de la lumière, chacun selon une approche différente. Marco s’était consacré à la lumière naturelle, moi à l’éclairage artificiel, tandis que Guanella s’était spécialisé dans la conception des installations techniques.
La collaboration étroite sur des projets communs nous a permis de comprendre à quel point une approche consciente, multidisciplinaire et approfondie de l’éclairage était essentielle, aussi bien pour les espaces intérieurs qu’extérieurs.
En 1996, ma thèse sur l’éclairage artificiel fut la première soutenue sur ce thème à la Faculté d’architecture du Politecnico de Milan ; l’année précédente, Marco Montani avait présenté une thèse consacrée sur la lumière naturelle. Il s’agissait des deux premières thèses du Politecnico relevant du lighting design.
Depuis le début, notre objectif a été d’intégrer la conception lumière dès les premières phases du projet architectural ou urbain, jusqu’à élaborer des solutions où la lumière artificielle est présente sans être directement perceptible. Avec le temps, cette intuition s’est consolidée et nous a permis de nous concentrer toujours davantage sur l’étude de la perception de l’espace par la lumière.
Que signifie travailler sur la perception ?
L’étude de la perception cognitive humaine permet, à travers l’éclairage, de valoriser un espace : d’en élargir la perception, d’en dilater les limites ou d’en souligner certains éléments spécifiques, aussi bien à l’extérieur qu’à l’intérieur.
Notre travail repose toujours sur une analyse attentive du contexte, ainsi que des exigences fonctionnelles et émotionnelles qui le caractérisent. C’est pourquoi l’éclairage ne devrait pas être considéré par les architectes comme une compétence « spécialisée » distincte, mais comme une composante intrinsèque du projet dès ses phases initiales.

Éclairage public d’Ortigia, Siracuse, 2015
Vous pensez donc qu’il y a une séparation des compétences, comme si l’architecte et l’éclairagiste étaient deux figures complètement différentes, alors que vous soutenez que l’éclairage doit être pensé en même temps que le projet ?
Reconnaître la valeur des compétences est fondamental. Notre studio réunit aujourd’hui une trentaine de professionnels — architectes, ingénieurs, géomètres et spécialistes informatiques — mais ce qui fait réellement la différence, c’est l’interdisciplinarité. Autour de la table de projet doivent coexister des savoirs multiples afin d’atteindre le meilleur résultat possible.
Aujourd’hui, l’accès à l’information ne suffit plus qui est désormais à la portée de tous : il faut un véritable échange entre experts.
Lorsqu’il s’agit, par exemple, d’éclairer un paysage ou un contexte naturel, le dialogue avec un paysagiste devient incontournable. Une expérience particulièrement significative fut la mise à jour du projet définitif d’éclairage du pont sur le détroit de Messine, qui a représenté une véritable opportunité d’expérimentation. Dans ce contexte, nous avons travaillé en étroite collaboration avec des spécialistes de la faune, du paysage et du climat, en nous confrontant à de nombreuses contraintes ayant orienté les choix de projet.
La conception lumière reste néanmoins centrale à l’échelle des intérieurs, où l’on sous-estime encore la capacité de l’éclairage fonctionnel à être discret, intégré et en dialogue avec l’éclairage décoratif.
L’éclairagisme n’est donc pas une science mathématique ………
L’éclairagisme n’est pas une science au sens strict, mais une discipline. S’il s’agissait d’une science, il existerait une solution unique pour chaque besoin. Il repose au contraire sur un ensemble de techniques utilisant des grandeurs photométriques mesurables : des chiffres.
Ces valeurs constituent des repères fiables : flux lumineux, niveaux d’éclairement, luminance — seule grandeur réellement perçue par l’œil humain — et encore l’intensité lumineuse dans une direction donnée.
Cependant, les chiffres n’ont de sens qu’au sein d’un contexte perceptif, en relation avec la sensibilité visuelle humaine. Se limiter aux données numériques cela voudrait considérer la lumière comme une simple énergie rayonnée, exprimée en watts.
En éclairagisme, nous utilisons le lumen, une puissance « pondérée » selon la sensibilité spectrale de l’œil humain. L’éclairage n’est donc pas seulement un fait technique : c’est une expérience perceptive et, avant tout, un fait culturel.
Quelles compétences un concepteur d’éclairage doit-il posséder ? Votre travail en tant que professionnel consiste-t-il à contrôler tous les types de sources lumineuses ?
Il s’agit d’identifier avec précision les besoins perceptifs de chaque mètre carré de l’espace à éclairer, en fonction des usages prévus, en modulant l’intensité lumineuse, la température de couleur et la direction du flux.
Le projet d’éclairage doit également intégrer une régulation active, capable de dialoguer avec l’architecture : des matériaux de grande qualité esthétique peuvent ainsi être sublimés par la lumière, qui en révèle la préciosité, la matérialité et les qualités expressives.
La lumière devient-elle alors un véritable outil de dialogue avec les matériaux, comme la céramique ?
L’intégration des matériaux dans un projet nécessite des solutions d’éclairage spécifiques, capables d’en valoriser les caractéristiques, des surfaces les plus poreuses aux plus lisses et réfléchissantes.
Le matériau choisi par l’architecte peut ainsi être magnifié par la lumière. Dans le cas du Tabarka Beach Hotel, nous avons collaboré dès la phase de concept afin de définir la disposition des lames du matériau, en utilisant des luminaires miniaturisés conçus sur mesure.
Dans les intérieurs, l’éclairage invisible a été réalisé grâce à des dispositifs customisés, où certains matériaux peuvent être éclairés ou se transformer en source lumineuse.

Tabarka Beach Hotel in Tunisia, 2013 – 2015
Ce principe vaut-il également pour l’éclairage urbain ?
Nous avons travaillé il y a plusieurs années sur le projet d’éclairage de la ville de Venise. Cette expérience fut déterminante : Venise fut l’une des premières villes à effectuer la transition vers les sources DEL.
À l’époque, le sujet suscitait peu d’attention et le projet s’est révélé particulièrement complexe. Venise est une ville au « noir précieux » ; notre défi consistait à moduler les niveaux lumineux à des valeurs nettement plus basses, en parfaite harmonie avec son identité.
À l’inverse, dans une ville comme Milan, beaucoup plus éclairée, l’enjeu est de parvenir à moduler la lumière afin que les mises en valeur architecturales puissent émerger si cela est demandé, comme un accent lumineux.
Dans tous les cas, l’éclairage urbain révèle le caractère d’une ville et contribue à définir son identité.

Éclairage public de Venise, 2013
Que signifie concevoir la lumière de manière durable ?
Cela implique de considérer l’ensemble du cycle de vie de l’installation, de l’origine des matériaux à leur transport, mais aussi d’évaluer l’impact de la lumière artificielle sur la nature et sur les rythmes circadiens des êtres vivants.
Notre approche, que nous résumons par l’expression light for life, a notamment guidé le projet d’éclairage des Sacri Monti de Varallo, Crea et Domodossola, où il s’agissait de trouver un équilibre entre la lumière narrative et le respect des espaces, tout en préservant l’obscurité des contextes naturels. Nous avons abordé avec beaucoup d’attention l’intégration des luminaires, tout en respectant le caractère sacré et naturel du lieu.

Sacred Mountain of Varallo (VC), 2013
Vous avez également travaillé dans des lieux islamiques en illuminant une mosquée, puis vous avez également illuminé la crèche du Vatican et la chapelle du Saint Suaire à Turin.
Il y a deux ans, nous avons conçu l’éclairage de la crèche de la place Saint-Pierre, en créant différents scénarios lumineux grâce à des systèmes de régulation spécifiques : une expérience profondément émouvante.
Pour la mosquée, la lumière met en valeur la beauté des matériaux, tandis qu’à Turin, dans la chapelle du Saint Suaire, nous avons souligné la composition architecturale de Guarini à travers des jeux de contrastes lumineux.

Chapelle du Saint Suaire, Turin, 2018
La manière dont GMS conçoit la lumière est donc extrêmement intéressante, car elle allie narration visuelle et technique. Utilisez-vous l’intelligence artificielle ?
Je suis naturellement curieuse et passionnée, non seulement par mon métier, mais aussi par la lecture et l’art, que je considère comme des exercices essentiels pour nourrir la pensée. Je n’éprouve aucune réticence vis-à-vis de l’intelligence artificielle : je la perçois comme une révolution comparable à l’arrivée d’internet.
C’est un outil capable de rendre de nombreux processus plus rapides et efficaces, libérant du temps pour des activités à forte valeur ajoutée. En parallèle, je reste profondément attachée au dessin à main levée, qui me permet de traduire immédiatement les idées conceptuelles en images.
Ce qui demeure fondamental, c’est l’honnêteté intellectuelle et l’étude constante, garantes d’une véritable maîtrise du projet.
Êtes-vous capable de modifier les scénarios lumineux au fil de la journée ?
La lumière accompagne notre cycle circadien, qui suit les rythmes naturels du jour. Le matin, une lumière légèrement plus froide est préférable dans les espaces intérieurs ; au crépuscule, elle tend naturellement vers des tonalités plus chaudes.
Ce principe s’applique également à l’extérieur, où l’éclairage peut être modulé en fonction des différentes heures de la soirée.

New Doha Oasis Hotel, 2015
La lumière doit-elle donc être pensée avant tout pour les personnes qui vivent les espaces ?
Le rôle de l’architecte est de valoriser les espaces, et la lumière joue un rôle essentiel dans le bien-être psychophysique. Un exemple emblématique est le projet d’éclairage réalisé pour la fondation TOG à Milan, qui accompagne des enfants atteints de maladies neurodégénératives rares.
Pour nous, la lumière est un outil d’optimisation de l’expérience humaine, capable d’améliorer la perception et l’usage des espaces, intérieurs comme extérieurs. Chaque contexte possède ses spécificités : dans les centres commerciaux, une lumière excessive, artificielle et froide peut générer un sentiment d’inconfort. La température de couleur influence profondément la perception — même une fraise exposée dans un supermarché paraît plus fraîche et appétissante sous une lumière froide que sous des tonalités chaudes.

Barzani Memorial Center, Iraq, 2013

